Miroir oh mon miroir : comment les avocats peuvent « réfléchir » leur image et valoriser leurs prestations. Dans un contexte d’installation d’une concurrence forte, se « démarquer », bâtir une identité de « cabinet », construire sa marque de fabrique en informant sur sa « patte professionnelle » est devenu un nouvel atout professionnel. Comment de telles démarches sont-elles encadrées ? Les règles sont-elles identiques en France, en Allemande et en Italie ? De quels projecteurs peut-on user en respectant les bons usages ? Sur les marches des Palais et sur la toile.
Visibilité et Dignité : l’impossible conciliation ?
Imaginons un instant les grands noms historiques incarnant la profession de juriste : Cicéron captivant le Forum romain, Henri Capitant façonnant le droit civil moderne, ou encore Piero Calamandrei défendant la justice sociale avec passion. Ces figures, bien que séparées par les siècles, incarnent une même tension fondamentale : comment allier la nécessité de se faire connaître avec le devoir de préserver la dignité d’une profession aussi noble qu’exigeante ? Aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux et des stratégies de communication instantanées, cette question prend une dimension nouvelle. Entre public et marché, comment se « développer » dans une économie des singularités ?
En France, en Allemagne et en Italie, les avocats sont confrontés à un défi commun : communiquer sans trahir l’essence de leur métier. Chaque pays a développé ses propres règles, mêlant héritage juridique et adaptations contemporaines. Voici une promenade distrayante et peut-être instructive, pays par pays, des règles qui encadrent la communication des avocats, où chaque mot, chaque image, chaque publication est appréciée à l’aune de la déontologie.
France : Retenue et Sobriété ? Informer et non vendre ?
En France, la communication des avocats est régie par une philosophie où la sobriété prime sur l’audace, où l’information l’emporte sur la séduction. Le Règlement Intérieur National (RIN), sous l’égide du Conseil National des Barreaux (CNB), pose des principes stricts : la publicité doit être sobre, mesurée et ne jamais porter atteinte à la dignité de la profession. Ainsi, une plaque professionnelle se limite aux coordonnées essentielles, un site internet se contente d’informer sans promettre, et les annuaires juridiques évitent tout superlatif. Comme le rappelle le Guide des bonnes pratiques du CNB (2021), "la publicité de l’avocat doit servir l’information du public, non la promotion commerciale". Même les réseaux sociaux, bien que tolérés, sont soumis à vigilance: pas de conseils juridiques personnalisés, pas de photos en robe en dehors des contextes professionnels, et surtout, pas de démarchage déguisé. La robe elle-même, symbole intangible de la profession, ne peut être portée qu’en audience ou lors de cérémonies officielles, comme le précise l’article 5.2 du RIN. En France, communiquer, c’est d’abord respecter un héritage où la parole est un art, et où la dignité reste la règle d’or.
La publicité comparative, quant à elle, est presque un tabou. Le RIN l’interdit formellement, sauf exceptions si rares qu’elles en deviennent théoriques. La jurisprudence du Conseil d’État (arrêt du 12 mars 2020) a d’ailleurs rappelé que "la comparaison entre avocats, même factuelle, est de nature à porter atteinte à l’indépendance et à la confraternité de la profession". Ainsi, un avocat français ne peut se targuer d’être "meilleur" que ses confrères, même sur la base de données objectives. Ici, la compétition cède le pas à la solidarité professionnelle.
Allemagne : Précision vaut impératif catégorique. Promettre c’est tenir.
En Allemagne, la communication des avocats repose sur un principe cardinal : la précision. La Bundesrechtsanwaltsordnung (BRAO) et les lignes directrices de la Bundesrechtsanwaltskammer (BRAK) encadrent une publicité qui se doit d’être vraie, claire et non trompeuse. Contrairement à la France, les avocats allemands peuvent mentionner leurs spécialisations, mais uniquement si celles-ci sont certifiées par un organisme agréé. Le Guide de la BRAK sur la publicité (2023) insiste sur ce point : "les avocats peuvent indiquer leurs domaines d’expertise, mais sans exagération ni promesse de résultat". Cette rigueur se retrouve également dans l’usage des réseaux sociaux, où transparence et professionnalisme sont de mise. La BRAK rappelle que "les avocats doivent éviter toute forme de publicité déguisée ou de sollicitation directe", soulignant que les plateformes numériques sont des outils de communication, non des espaces de promotion commerciale.
La publicité comparative, bien que tolérée dans des cas très limités, reste soumise à des conditions draconiennes. Le §6 de la Recommandation de la BRAK (2022) précise que "les comparaisons doivent être objectives, fondées sur des faits vérifiables, et ne pas dénigrer les confrères". En 2021, le Tribunal fédéral de Berlin a d’ailleurs sanctionné un avocat pour avoir comparé son cabinet à d’autres sans preuve tangible, rappelant que la rigueur prime sur la créativité.
Enfin, la Robbe, équivalent allemand de la robe, est un attribut protégé, réservé aux audiences et aux cérémonies officielles. Le Code de déontologie de la BRAK est clair : elle "ne peut être utilisée à des fins privées ou commerciales". En Allemagne, communiquer, c’est d’abord informer avec exactitude, sans jamais sacrifier la dignité de la profession.
Italie : Élégance et exactitude, se valoriser sans ostentation et avec « maîtrise »
En Italie, la communication des avocats est marquée par un style où l’élégance le dispute à la mesure. Le Codice Deontologico Forense (CDF), sous l’autorité du Consiglio Nazionale Forense (CNF), impose une publicité sobre et digne, excluant tout élément susceptible d’induire en erreur. Le Guide du CNF sur la communication professionnelle (2022) précise que "les avocats peuvent mentionner leurs spécialisations, mais sans recourir à des superlatifs ou à des promesses de résultats". Ainsi, un avocat italien peut indiquer qu’il est spécialisé en droit des affaires, mais il ne saurait prétendre être "le meilleur avocat de Milan".
Les réseaux sociaux, bien que tolérés, sont soumis à des règles strictes. Le Vademecum du CNF sur les réseaux sociaux (2023) rappelle que "les avocats doivent respecter les principes de dignité, de transparence et de confidentialité", soulignant que même sur ces plateformes, l’avocat reste un auxiliaire de justice. La publicité comparative, quant à elle, est interdite, sauf exceptions validées par le CNF. La Cour de Cassation italienne (arrêt n°12456/2021) a d’ailleurs rappelé que "la publicité comparative est contraire à l’esprit de confraternité et d’indépendance de la profession".
Enfin, la toga, symbole sacré de la profession, est réservée aux audiences et aux cérémonies officielles. Le Codice Deontologico Forense est formel : elle "ne peut être portée en dehors des contextes professionnels officiels". En Italie, communiquer, c’est allier style et rigueur, où chaque mot et chaque image reflètent l’excellence d’une profession ancrée dans l’histoire.
La dignité : une visée commune qui emporte respect des symboles
La France, l’Allemagne et l’Italie, malgré leurs différences culturelles et juridiques, partagent une vision commune : la communication des avocats ne saurait se réduire à une simple stratégie marketing. Chaque pays a su adapter ses règles pour intégrer les nouvelles technologies, tout en préservant l’essence d’une profession où la dignité prime sur la visibilité.
Comme le disait Piero Calamandrei, "la justice est une plante délicate, qui ne pousse que dans la lumière de la vérité et le respect des règles". À l’ère du numérique, cette lumière doit éclairer aussi bien les prétoires que les écrans. Les avocats, par leur retenue et leur rigueur, rappellent que certaines valeurs transcendent les époques et les frontières.
Références
· Pour la France : Règlement Intérieur National (RIN) et Guides du Conseil National des Barreaux (CNB).
· Pour l’Allemagne : Bundesrechtsanwaltsordnung (BRAO) et Recommandations de la Bundesrechtsanwaltskammer (BRAK).
· Pour l’Italie : Codice Deontologico Forense (CDF) et Guides du Consiglio Nazionale Forense (CNF).




