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Juger en Europe : même toge, pouvoirs différents ?

Comment juger en France, Allemagne et Italie façonne l’État de droit.
Juger en Europe : même toge, pouvoirs différents ?

Juger, une fonction universelle ? Un « pouvoir » nécessaire mais aussi redouté et parfois frontalement critiqué. Par-delà les expressions tranchantes : gouvernement des juges, politisation prétendue, qui siège ? après quelle formation ? Sous quel statut et avec quelle protection ? Juger, est-ce partout pareil ? Judiciaire exposé contre administratif discret ? Cette mission de régulation sociale dans la protection de l’Etat de droit se poursuit-elle de manière uniforme ? Promenade européenne divertissante et peut être instructive. Fenêtre sur « Cours » avec vue sur celles et ceux qui y « décident ».

 Il est des figures qui, sans couronne ni épée, sont censés réguler les sociétés par la seule force de la loi. Vêtus de costumes marquant la solennité de la mission ou en simple habits de ville, armés de codes et de principes, les juges incarnent depuis des siècles l’idéal d’une justice à la fois impartiale et humaine, rigoureuse et accessible. Mais derrière cette image unifiée se cachent des réalités aussi variées que les nations qui les portent.

Imaginez un instant Giovanni Falcone, le juge italien, défiant la mafia sous les projecteurs de Palerme, tandis qu’à Berlin, un magistrat allemand applique, méthodique et discret, les principes intangibles de la Loi fondamentale. À Paris, un juge français, formé dans la rigueur discrète de l’École nationale de la magistrature ou dans celle des meilleures écoles de l’administration, tente de concilier rapidité et équité dans un système souvent critiqué pour sa lenteur. Trois pays, trois visions de la justice, trois manières de porter la toge.

Pourtant, une question traverse les époques et les frontières : comment ces gardiens de la loi sont-ils formés, protégés, perçus ? Leur indépendance, leur serment, leur statut, leur rémunération, et surtout, leur légitimité face aux pouvoirs politiques, dessinent un paysage aussi fascinant que contrasté. En France, où la défiance envers la justice est une vieille habitude, les juges sont tantôt vénérés, tantôt accusés de partialité. En Allemagne, leur autorité semble presque intouchable, portée par une tradition de respect scrupuleux des institutions. En Italie, ils oscillent entre le statut de héros nationaux et celui de cibles politiques au mieux, dans un pays où la justice est à la fois un espoir et un terrain de combats, de grandes opérations.

Ce voyage à travers les systèmes judiciaires français, allemand et italien invite à découvrir non seulement les mécanismes de la justice, mais aussi les hommes et les femmes qui la font vivre. Des serments solennels aux débats politiques enflammés, des figures historiques aux sondages d’opinion, découvertes des architectes invisibles de nos démocraties.

 


France : entre héritage napoléonien et défiance contemporaine


Formation et recrutement : l’ENM, creuset républicain
En France, la voie royale vers la magistrature passe par l’École nationale de la magistrature (ENM), créée en 1958. Les futurs juges y accèdent après un concours sélectif, souvent après des études de droit. Ce système, hérité de Napoléon, vise à former un corps homogène, parfois critiqué pour son manque d’expérience pratique avant l’entrée en fonction. Pourtant, des figures comme Charlotte Béquignon-Lagarde, première femme magistrate en 1946, ou Jean Reliquet, procureur général à Alger pendant la guerre d’Algérie, ont marqué l’histoire judiciaire française par leur engagement et leur rigueur.


Indépendance et serment : l’héritage de 1789
L’indépendance des juges français est un principe constitutionnel, garanti par l’inamovibilité et le Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Leur serment, sobre et solennel, est prononcé devant la cour d’appel : « Je jure de bien et fidèlement remplir mes fonctions, de garder le secret des délibérations et de me conduire en tout comme un juge digne et loyal ». Pourtant, cette indépendance est régulièrement remise en cause par le pouvoir politique, notamment lors d’affaires impliquant des figures publiques. En 2026, certaines condamnations ont relancé le débat sur l’instrumentalisation de la justice, certains politiques accusant les juges de s’immiscer dans la souveraineté populaire.


Statut, gestion et rémunération : entre prestige et précarité
Les juges français sont gérés par le ministère de la Justice et le CSM. Leur rémunération, bien que correcte, est souvent jugée insuffisante face à la charge de travail et à la complexité des dossiers. Leur statut, protégé par l’inamovibilité, est pourtant fragilisé par des critiques récurrentes sur leur manque de moyens et leur lenteur.


Le juge administratif : gardien parfois fragile ou contesté de l’État de droit ?

En France, le juge administratif occupe une place unique, héritée de la Révolution française et de la volonté de séparer les autorités administratives de la justice judiciaire. Les tribunaux administratifs, les cours administratives d’appel et le Conseil d’État forment une pyramide où se règlent les litiges entre les citoyens et l’administration. Les juges administratifs, souvent issus de l’École nationale d’administration (ENA) ou de concours propres prêtent un serment similaire à celui des juges judiciaires, mais leur mission est distincte : veiller à ce que l’administration respecte le droit.

Leur indépendance est garantie par la Constitution, mais leur légitimité est parfois encore questionnée, notamment lorsque leurs décisions concernent des sujets politiquement sensibles. Certaines autoroutes sont « accidentées » Leur rôle, essentiel dans un État de droit, est de garantir que l’action publique ne déborde pas le cadre légal, tout en conciliant efficacité administrative et protection des droits des citoyens. 


Perception publique : entre défiance et respect
Les Français sont partagés : si 60 % estiment que les juges agissent de manière indépendante, une majorité critique la lenteur et l’éloignement de la justice. Les sondages révèlent une défiance tenace, alimentée par des affaires médiatiques et des accusations de politisation.

 


Allemagne : rigueur fédérale et tradition juridique


Formation et recrutement : l’excellence académique
En Allemagne, tous les juristes, qu’ils aspirent à devenir juges, avocats ou procureurs, suivent la même formation exigeante, la Juristenausbildung. Après deux examens d’État, les meilleurs étudiants peuvent postuler à la magistrature, souvent après une expérience au parquet. Ce système, né au XIXe siècle, valorise l’excellence académique et la polyvalence, et laisse aux Länder (États fédérés) le soin de recruter et de former.


Indépendance et serment : un rempart constitutionnel
L’indépendance des juges allemands est garantie par l’article 97 de la Loi fondamentale : « Les juges sont indépendants et ne sont soumis qu’à la loi. » Leur serment est clair et engageant : « Je jure d’exercer la fonction de juge conformément à la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne et conformément à la loi, de juger en mon âme et conscience, sans acception de personnes et de ne servir que la vérité et la justice. ». Cette indépendance est rarement remise en cause par les politiques, tant la tradition juridique allemande est respectée.


Statut, gestion et rémunération : stabilité et fédéralisme
Les juges allemands sont gérés et rémunérés par les Länder. Leur statut est stable, leur salaire compétitif, et leur mobilité géographique limitée. Leur légitimité est forte, portée par une tradition de rigueur et d’efficacité.

 


Une justice administrative intégrée, pas de dualité « stricte »
En Allemagne, il n’existe pas de séparation stricte entre juridictions judiciaires et administratives comme en France. Les litiges administratifs sont traités par des tribunaux administratifs spécialisés (Verwaltungsgerichte), mais ceux-ci font partie d’un système judiciaire unifié, organisé par la Loi fondamentale (Grundgesetz) et les lois fédérales. Les juges administratifs sont formés et recrutés selon les mêmes critères que les autres juges (via la Juristenausbildung), et leur indépendance est garantie par l’article 97 de la Constitution. Leur rôle est de contrôler la légalité des actes administratifs, mais ils ne forment pas un "ordre" séparé : ils sont intégrés dans la hiérarchie judiciaire allemande, avec en sommet la Cour administrative fédérale (Bundesverwaltungsgericht). Leur légitimité est rarement contestée, car leur action s’inscrit dans une tradition de respect strict de l’État de droit.


Perception publique : confiance et prestige
Les Allemands font confiance à leur justice : 23 % jugent leur système judiciaire « très bon », et la profession de juge jouit d’un prestige certain. La justice allemande incarne la stabilité et la neutralité, loin des polémiques politiques.

 


Italie : entre héros anti-mafia et débats politiques


Formation et recrutement : concours et expérience
En Italie, les juges sont recrutés par concours, mais les avocats expérimentés peuvent aussi intégrer la magistrature. La formation initiale est complétée par l’École supérieure de la magistrature, sous la tutelle du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Des figures comme Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, juges anti-mafia assassinés en 1992, symbolisent l’engagement et le sacrifice des magistrats italiens.


Indépendance et serment : un engagement constitutionnel
L’indépendance des juges italiens est garantie par la Constitution (article 101) : « Les juges ne sont soumis qu’à la loi. » Leur serment est solennel : « Je jure d’être fidèle à la République italienne et à son chef, d’observer loyalement les lois de l’État et de remplir avec conscience les devoirs inhérents à mes fonctions. ». Pourtant, leur légitimité est régulièrement contestée par les politiques, notamment par Silvio Berlusconi, qui a accusé les juges de former un « parti des juges rouges ».


Statut, gestion et rémunération : entre autonomie et politisation
Le CSM gère les carrières et la discipline des juges italiens. Leur rémunération est alignée sur la moyenne européenne, mais le système est parfois critiqué pour sa complexité et sa politisation. Les réformes récentes, comme la séparation des carrières entre juges et procureurs, alimentent les débats sur l’indépendance de la justice.


Une justice administrative unifiée sous le Conseil d’État
En Italie, la justice administrative est exercée principalement par les Tribunaux administratifs régionaux (TAR) et le Conseil d’État (Consiglio di Stato), qui joue un rôle à la fois consultatif et juridictionnel. Contrairement à la France, il n’y a pas de dualité des ordres : les juges administratifs sont recrutés et formés dans le même cadre que les juges ordinaires, sous l’autorité du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Leur serment et leur statut sont identiques à ceux des autres magistrats. Leur mission est de garantir la légalité de l’action administrative, mais leur intégration dans le système judiciaire italien les protège des critiques de "gouvernement des juges" qui peuvent exister en France. Leur légitimité est renforcée par des figures historiques comme Sabatino Cassese, ancien président du Conseil d’État, qui a modernisé la justice administrative italienne.


Perception publique : entre admiration et méfiance
Les Italiens sont fiers de leurs juges anti-mafia, mais méfiants envers un système parfois perçu comme politisé ou inefficace. La confiance est fragmentée, reflétant les clivages sociaux et politiques.

 


La légitimité des juges : sempiternelle question

En France, la légitimité des juges est régulièrement mise en cause par les politiques, qui les accusent de s’immiscer dans la souveraineté populaire. En Allemagne, la tradition juridique et l’indépendance constitutionnelle protègent les juges des critiques politiques. En Italie, la légitimité est à la fois renforcée par des figures héroïques et fragilisée par des accusations de politisation. Expérience, rigueur académique, indépendance, autonomie face au pouvoir : que de qualités exigées ?

 

Sources citées :
Sénat français, Conseil de l’Europe, Portail e-Justice européen, études comparatives sur la magistrature, Wikipédia, Cairn.info, Conseil constitutionnel, blogs juridiques, sondages IFOP, Eurobaromètre, CEPEJ.

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